Shawco

Publié le par Mathilde

Les lecteurs attentifs ne doivent pas me trouver très productive ces derniers temps. Mais ma coloc Tika m'a annoncé ce matin qu'elle avait enfin updated son propre blog, plus de trois mois après le premier (et dernier) article. Finalement, vous n'avez pas à vous plaindre et moi à culpabiliser (si tant est que je culpabilisais)... Pour reprendre l'écriture, donc, je vais vous présenter le programme de volontariat auquel j'ai pris part ce semestre, Shawco. Ça y est, je commence à parler au passé d'une de mes expériences capetoniennes, ça sent la fin...

Shawco est l'organisation « humanitaire » par excellence de UCT, existant depuis 1943, et pouvant se targuer d'être la society qui regroupe le plus grand nombre d'étudiants adhérents sur le campus (plusieurs milliers). C'est donc un peu l'usine du volontariat à Cape Town, et la façon dont elle est présentée en début de semestre aux étudiants internationaux fait que si tu n'y participes, tu es un peu perçu comme un enfant gâté égoïste (à moins de faire part d'une autre association humanitaire, mais tu devras sans cesse te justifier de pourquoi tu as choisi autre chose que Shawco). Une fois ces quelques critiques posées, je peux passer aux aspects bien plus positifs du programme, qui ne m'ont pas fait regretter de m'y investir.

Je faisais en fait partie de Shawco Education, la branche qui s'occupe de monter des programmes éducatifs dans quatre townships du Cap : Khayelitsha, Nyanga, Manenberg et Kensington. Shawco a aussi une branche « santé » en partenariat avec la faculté de médecine de UCT, ainsi que des programmes pour encourager les élèves des townships à venir étudier à UCT en leur fournissant l'hébergement, etc. Plus précisément, j'ai été affectée dans le programme Kenstep, qui s'occupait des enfants inscrits entre les Grades 4 et 7 dans les écoles de Kensington. Une après-midi par semaine durant tout le semestre, je me suis donc rendue au centre de Shawco situé dans ce quartier pour travailler avec un petit groupe d'enfants inscrits en Grade 6 (l'équivalent de la sixième ou cinquième, je ne sais pas très bien, ils avaient 12 ans pour la plupart), essentiellement en mathématiques et en lecture. Kensington, si c'est assurément un quartier désavantagé de Cape Town, n'est en fait pas un township comme peut l'être Khayelitsha (qui correspond plus à l'image typique que l'on a tous des bidonvilles). Dans les trajets en bus pour se rendre au centre, on traversait de « vraies » zones résidentielles, avec des maisons en dur entourées de jardin bien entretenu ; certaines maisons étaient absolument gigantesque et protégées par des entreprises de sécurité privée. J'ai essayé de trouver (sans succès) un peu plus d'informations sur le quartier, et je ne sais donc pas s'il y a à Kensington une zone qui soit un « vrai » township et dans quelle mesure les habitants sont plus privilégiés qu'à Khayelitsha, Manenberg, Nyanga, mais aussi Gugulethu ou Langa.

Kenstep Tuesday volunteers !

Kenstep Tuesday volunteers !

Dès les premières séances, j'ai compris l'utilité d'un tel programme, et le fait qu'on avait du pain sur la planche. Il y a un vrai décalage entre l'âge des enfants, leur niveau d'étude et leurs connaissances. En maths, on a ainsi commencé par des leçons que des enfants français feraient à l'école primaire, sur la comparaison des nombres (identifier le plus grand/plus petit entre deux nombres) et les opérations de base, et les lacunes étaient déjà énormes. Il m'a fallu m'adapter au fait que c'étaient presque des adolescents, avec lesquels on pouvait avoir de « vraies » conversations, mais qu'il fallait les traiter comme des élèves de 6-7-8ans (je ne sais plus trop!) lorsqu'on passait aux leçons et exercices. Malgré tout, le niveau n'était pas homogène, et si deux sœurs jumelles avaient de grandes difficultés, deux autres garçons s'en sortaient beaucoup mieux.

J'ai alors rapidement réalisé que les progrès ne seraient sûrement pas flagrants à la fin du semestre car nous disposons de trop peu de temps avec eux pour envisager tout ce qui leur pose problème, sans compter que nous n'avons aucune formation pédagogique, aucun lien avec leur école et leurs enseignants, et que nous devons enseigner dans une langue qu'on ne maîtrise que partiellement. Mais ce n'est pas pour autant que le programme est inutile ! Pour moi, un des principaux apports pour ces enfants est le fait que les volontaires sont issus d'horizons divers et variés. Car j'ai l'impression que les étudiants internationaux présents pour un semestre sont surreprésentés par rapport aux sud-africains ou autres étudiants faisant leur cursus complet à UCT. Si cela empêche un réel suivi des enfants sur une année voire une scolarité, j'y vois donc un gros bénéfice pour eux, car faire partie du programme leur permet une ouverture sur le monde au delà de leur quotidien à Kensington absolument considérable. Dans ma classe, j'enseignais avec une autre étudiante allemande, et je sais qu'ils étaient pris en charge un autre jour par une étudiante norvégienne. Ils étaient très demandeurs d'histoires et d'anecdotes sur notre pays d'origine. Notamment sur la Eiffel Tower (« le truc comme un A à Paris »), mais surtout le « pi-es-gi », Ibrahimovic, Beckam, « Benziiima » ou Zidane : niveau foot, ils sont incollables ! Leur curiosité était telle que c'était très agréable d'échanger avec eux, et je me dis que ça peut leur donner l'envie nécessaire pour s'accrocher à l'école dans la perspective d'intégrer le système universitaire et peut être de voyager à cette occasion.

J'ai vraiment été ravie de mon groupe d'enfants, car s'ils avaient de gros problèmes scolaires, ils étaient toujours (ou presque) motivés pour travailler, globalement attentifs et vraiment très agréables. Quand je compare avec d'autres groupes que j'ai pu apercevoir, très bruyants et dissipés, voire irrespectueux et violents, je me dis que j'ai eu de la chance. Car on a globalement peu d'assistance en tant qu'enseignants volontaires, et je ne suis pas capable de gérer des enfants qui refusent absolument de travailler (d'autant plus que, c'est confirmé, je ne supporte vraiment pas le bruit et les hurlements). J'ai aussi remarqué qu'ils étaient très attentifs et précautionneux, et je l'ai vu comme une façon de montrer que même s'ils ne maîtrisaient pas tout, ils avaient de l'ambition et se donnaient les moyens de réussir autant qu'ils pouvaient. Ainsi, j'ai été à chaque fois marquée par leur façon de tenir leur cahier d'exercice, pouvant se mettre en quête d'une gomme pendant dix minutes car ils ne voulaient pas laisser apparaître une erreur sur la page. Une chose que je n'ai définitivement pas réussie est de leur faire comprendre qu'on pouvait barrer un résultat et ré-écrire à côté sans que ce soit grave ! De même, s'ils oubliaient de faire la première question d'un exercice et que je leur signalais après qu'ils avaient fait les suivantes, ils étaient capables de tout effacer et recommencer, car il faut faire les choses dans l'ordre. Un peu exaspérant parfois je l'avoue, mais j'essayais de ne pas leur en tenir rigueur tant c'était important pour eux.

Mon groupe d'enfants fiers de leurs "animal balloons"

Mon groupe d'enfants fiers de leurs "animal balloons"

Finalement, je crois qu'à la fin du semestre j'ai été surprise par l'ampleur de leurs progrès, et que je n'en espérait pas autant. Tout d'abord en lecture, qui est vraiment un de leurs gros problèmes. Ils déchiffraient à peine au début du semestre, et surtout n'avaient aucune idée de ce qu'ils venaient de lire quand ils lisaient à voix haute. À la fin, lors d'une longue séance de lecture ils ont tous lus les premières pages d'un livre et étaient capables de raconter l'histoire aux autres, en s'aidant des images. En écriture (copie d'un texte) qui nous avait été présenté comme leur gros point faible sur lequel il fallait mettre l'accent, ils étaient impeccables. En maths, les deux jumelles étaient aussi plus à l'aise à la fin et j'ai eu l'impression que ce que je leur racontais ressemblait de moins en moins à du chinois pour elles. Alors qu'on faisait un exercice de multiplications au tableau qui correspondait à reconstruire la table de cinq par des opérations complexes, une des deux (à la fin du semestre, je n'ai toujours pas réussi à les distinguer) se lève, me prend la craie des mains et complète la fin du tableau. Je lui demande si elle a tout calculé dans sa tête, elle me répond dans un sourire « non, j'ai compris l'astuce, il faut ajouter cinq à chaque fois c'est plus facile ». Elle pensait « m'avoir » car elle permettait à tout le monde d'être débarrassé de la longue série de calculs fastidieux, mais je pense qu'elle n'a pas mesuré à quel point j'étais contente d'elle. Voir qu'elle était arrivée à comprendre le raisonnement alors que j'avais passé une séance entière quelques semaines auparavant à lui expliquer que 5x1 et 1x5 c'était la même chose et que si l'on devait calculer 20x12/12 on avait pas besoin de poser toutes les opérations pour trouver le résultat (et qu'alors elle me regardait encore d'un air perplexe à la fin de la séance) était réjouissant.

Je pense que l'expérience en tant que volontaire à Shawco est très aléatoire, j'ai entendu tellement d'autres étudiants se plaindre et ne pas en retirer du positif. En fait, il y aurait tellement à faire et on ne se focalise sur quelque chose en particulier donc on peut vite se retrouver dans le flou, et les enfants en profitent pour « tester » les enseignants. Si je me doute bien que je n'ai pas pu faire grande chose (j'ose espérer que leurs progrès sont surtout liés à leur enseignement principal dans leur école) je ne pense pas avoir été inutile. Un discours un peu stéréotypé dans ces cas-là est de dire que je leur ai autant appris qu'ils m'ont appris, mais je pense que ce n'est pas erroné : déjà, ils reprenaient mes fautes de grammaire en anglais, et m'ont appris de nouveaux mots durant leurs lectures ! Je me suis en plus attachée à un de mes élèves à la fois très bon, très malicieux et très exigeant avec lui-même. J'espère qu'il aura les moyens de poursuivre une scolarité le plus longtemps possible, il le mérite vraiment et réussira à condition d'avoir le soutien nécessaire. C'est à ça que peux servir Shawco je pense.

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